dimanche 10 juillet 2016

Trois techniques avancées pour créer de l’émotion, de la surprise, de la tension, bref, transporter votre lecteur : raconter un bon drame familial (à la manière de Shakespeare) — Partie 1

Une lectrice trouvant un livre choquant.
Tous les écrivains devraient connaître ces trois techniques qu’utilisait le dramaturge anglais, William Shakespeare, pour envoûter et transporter son public.

Parmi les choses qu’un lecteur recherche dans un livre, on retrouve bien sûr les codes d’un genre, le traitement de thèmes qui l’intéressent, un style d’écriture plus ou moins érudit, mais surtout une bonne histoire…

Parfois, une intrigue haletante peut faire oublier d’autres défauts. Par exemple, beaucoup ont reproché à l’écrivain suisse Joël Dicker d’avoir adopté un style d’écriture « pauvre » dans son roman, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, qui lui a pourtant valu en 2012 le Grand prix du roman de l’Académie française et le prix Goncourt des lycéens. Cependant, la majorité des observateurs s’accordent sur son habileté à enchaîner les rebondissements à un rythme soutenu.

La dramaturgie est un art qui s’apprend. Je vous propose aujourd’hui de découvrir quelques techniques pour dynamiter votre histoire et susciter l’intérêt chez le lecteur. Pour l’élaboration de cet article, je me suis inspiré des conseils prodigués dans le livre, Shakespeare for Screenwriters : Timeless Writing Tips from the Master of Drama de J.M. Evenson, une spécialiste des œuvres de Shakespeare.

Oui, vous avez bien lu : Shakespeare, surnommé par ses pairs le « Barde immortel ». Ses pièces de théâtre comme Hamlet et Roméo et Juliette sont des classiques incontournables. Et ce n’est pas un hasard, s’il a influencé des générations d’écrivains tels que Herman Melville, Charles Dickens ou William Faulkner et s’il est abondamment cité, souvent imité (rarement égalé ?).

Une définition de la dramaturgie


Il faut bien commencer par le commencement (quel joli pléonasme). Le site Wikipédia définit la dramaturgie comme « l’art de transformer une histoire, vraie ou imaginaire, en un récit construit, comportant un ou des personnages en action » et la dramaturgie « peut être utilisée en plusieurs domaines ». En particulier, en littérature, la dramaturgie désigne « l’art du récit par son évocation écrite figée ».

Sans rentrer dans le détail, c’est dans la Grèce antique qu’est née le concept de dramaturgie en tant que tel avec pour traité fondateur, la Poétique écrit par Aristote. Ce dernier, qui étudie les tragédies de son temps, en vient à la conclusion que tout drame peut être analysé selon six éléments : complot, thème, personnages, langage, rythme et spectacle. Pour plus d’informations, les liens parsemés ici et là dans l’article pourront étancher la soif de connaissance des plus curieux.

Ce qui est intéressant à relever dans la pensée aristotélicienne, c’est qu’elle considère qu’une tragédie est bonne, si elle présente une action complexe (où le changement s’effectue « par reconnaissance ou péripétie, ou les deux ensemble »), à l’opposé des « histoires à épisodes », c’est-à-dire « celles où les épisodes se succèdent sans vraisemblance ni nécessité. » Pour résumer, l’art de la dramaturgie suppose justement de donner une cohérence à une histoire et ne pas simplement empiler des événements sans queue ni tête (écueil tant commis dans les séries télévisées du dimanche).

Selon Aristote, seule une bonne tragédie peut permettre au spectateur d’atteindre la catharsis où il s’agit de libérer les spectateurs de leurs passions en les exprimant symboliquement. En cela, la catharsis peut se comprendre, à la manière du rêve, comme un accomplissement des désirs, ou un exorcisme des craintes. Justement, ce qui fait l’universalité des pièces de Shakespeare, c’est sa capacité à jouer habilement des sentiments du spectateur.

Première technique dramatique pour dynamiter votre histoire : « Je n’ai pas besoin d’ennemis, j’ai de la famille. » (Jean-Jacques Peroni)


Une famille en vacances en pleine dispute.

C’est là qu’entre en jeu l’auteure de l’essai, Shakespeare for Screenwriters : Timeless Writing Tips from the Master of Drama. Elle se propose d’étudier l’œuvre de William Shakespeare, en en relevant les grandes lignes de force et les thématiques, puis d’en tirer des enseignements. Loin de moi l’idée de transposer ici les analyses et les conseils prodigués par la dame dans toute leur richesse, mais je m’en servirai de certains passages comme un fil conducteur à cet article, avec lequel je broderai ensuite à ma guise.

Vous voulez créer un drame efficace ? Brisez une famille…


« LE ROI— Pars quand tu voudras, Laertes : le temps t’appartient, emploie-le au gré de tes plus chers caprices. — Eh bien ! Hamlet, mon cousin et mon fils…
HAMLET, à part— Un peu plus que cousin, et un peu moins que fils. »

Cet aparté du personnage éponyme de la pièce, Hamlet, doit se comprendre dans un sens ironique : en effet, le roi, Claudius, qui s’adresse à lui de la sorte (« mon cousin et mon fils… ») est l’oncle d’Hamlet. Sans rentrer dans les détails, dans une scène précédente, Hamlet apprend que son père a été assassiné par Claudius et, par la suite, il cherchera à le venger. D’ailleurs, Shakespeare fait de cette guerre intestine la clé de voûte de sa pièce : le jeune Hamlet rentre même en rivalité avec sa mère que le roi Claudius a épousée. Mais, là où cette logique (une famille qui se déchire) est poussée à l’extrême, c’est dans Le Roi Lear.

Le Roi Lear est une tragédie d’une rare violence et d’une brutalité, enchaînant catastrophe après catastrophe. Elle raconte l’histoire d’un roi vieillissant, dénommé Lear, qui cherche un successeur parmi ses filles après avoir abdiqué. Mais voilà qu’un affrontement de clans s’ensuit, menant à la désagrégation de la famille royale. Ce roi se retrouve trahi par ses filles, si bien qu’à la fin, Lear devient fou et meurt, seul sous la tempête. La pièce est percutante puisqu’elle aborde non seulement deux thèmes forts, la souffrance et l’amour filial, mais montre aussi le rapide basculement de cet amour dans le ressentiment et la violence.

En cela, cette tragédie demeure un classique intemporel : Le Roi Lear touche la corde sensible du lecteur ou du spectateur, en s’intéressant aux liens familiaux. Un tel thème universel reflète notre humanité : la remise en question de l’unité familiale est ainsi vécue comme une catharsis pour le lecteur. Notre besoin humain fondamental de se rapporter à quelque chose que nous appelons une famille est à la fois un besoin primitif et complexe (ce qui explique pourquoi cela en fait un sujet propice pour un drame). Peut-être ce conseil vous semble un peu impitoyable, voire sadique. Mais, je pense qu’il est valable, à condition de bien l’utiliser ; j’ai en tête plein d’exemples. Après tout, n’est-ce pas ce que le lecteur veut : être surpris, dépaysé, être emporté par l’histoire ?

Néanmoins, on peut s’accorder à dire que tous les drames familiaux n’ont pas le même effet sur le public. Alors, que peut nous apprendre Le Roi Lear ?

La minute exemple


L’acteur britannique Ian McKellen dans le rôle du roi Lear.

Pour construire un bon drame familial, il faut passer par trois phases fondamentales : poser les enjeux (c’est-à-dire décrire le conflit et l’origine du conflit qui rongent la famille, sinon le lecteur ne se sentira pas concerné par ce qui se passe) ; raconter un point de non-retour (moment à partir duquel il devient impossible de revenir sur une décision, car les relations entre les personnages sont bouleversées) et enfin préparer le moment cathartique (où la charge émotionnelle pour les protagonistes et le lecteur est à son paroxysme).

Dès lors, Le Roi Lear raconte un drame familial marquant, en n’omettant aucune de ces trois étapes. Le premier acte sert à présenter l’origine du conflit et à préparer le terrain pour la confrontation entre les membres de la famille. Puis, vient le fameux point de non-retour où les rapports de force sont inversés (alors même que le roi a tout donné à ses filles, ces dernières se montrent dures et ingrates, allant jusqu’à le chasser de son royaume). Enfin, dernier passage obligé, le moment cathartique où le roi Lear se retrouve devant le fait accompli : il a tout perdu et a mené son royaume ainsi que sa famille à leur perte.

Un autre exemple intéressant à étudier serait le roman d’Avery Corman, Kramer contre Kramer, adapté au cinéma. En voici un résumé. À vous d’en repérer les trois fameuses étapes.

En pratique

  1. La séquence d’ouverture doit révéler la source du conflit de votre famille et préparer le terrain pour les confrontations à venir.
  2. Une fois arrivé au milieu de votre histoire, donnez-nous un point de non-retour : un changement dramatique ou un renversement de la dynamique familiale.
  3. À la fin, assurez-vous de donner à vos personnages et à votre public un moment cathartique.
  4. Assurez-vous que votre moment cathartique possède une grande charge émotionnelle afin que la conclusion de votre intrigue soit satisfaisante pour vos personnages et vos lecteurs.

Conclusion


Une lectrice, surprise et ayant les yeux grands ouverts.

La suite de l’article arrive la semaine prochaine et elle risque d’être mémorable. Vous apprendrez comment rendre vos climax inoubliables pour créer de l’intensité et de l’émotion, avec des exemples à l’appui (cette fois-ci, je citerais non seulement des œuvres de William Shakespeare, mais aussi des romans).

Comme on dit, gardons le meilleur pour la fin… Pour une fois, je ne propose pas d’exercice ; cependant, je le ferais une fois les trois parties publiées, car elles sont complémentaires.

P.-S. Ça fait des lustres que ce blogue n’est plus mis à jour ! Les raisons de cette inactivité sont multiples. J’étais en pleine finalisation d’un roman qui demandait un sérieux travail de relecture. À ce casse-tête, s’ajoutait un peu de laisser-aller. Étrangement, jamais je n’ai autant consommé de livres et de films et finalement cette pause impromptue ne fut pas une si mauvaise chose sur le plan créatif. Désormais, je suis d’attaque.

En tout cas, je vous remercie pour vos messages et vos commentaires. Votre fidélité n’a fait que croître puisque je reçois chaque semaine de plus en plus de sollicitations. Je ne m’en plains pas. Tout cela motive, m’enchante ; seulement, j’espère que vous comprendrez mes (parfois) longs délais de réponse.

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